La Croisade contre les Alibigeois
I - Le Languedoc avant la croisade
Au XIIme siècle, dans ce vaste Languedoc qui s'étend - de la Provence à l'Agenais et au Quercy, des Pyrénées au Massif Central prédominait la famille des Comte, de Toulouse, établie au temps de Charlemagne.
Pratiquement indépendante du roi de France et plus riche que lui, elle exerçait sa suzeraineté sur un territoire presque aussi vaste que celui de la couronne.
Le domaine de Raymond VI
A la fin du XIlme siècle, en 1194, le comte de Toulouse Raymond meurt et son fils Raymond VI le remplace.
Le fief des comtes de Toulouse comprend alors, en plus du comté de Toulouse proprement dit, les comtes de Foix et d'Armagnac, le duché de Narbonne, le marquisat de Provence, les quatre vicomtes d'Albi, de Carcassonne, de Béziers et de Razès soit à peu près l'équivalent de dix-sept de nos départements actuels.
A cela il faut ajouter l'Agenais et le Quercy acquis par Raymond VI grâce il son mariage avec Jeanne de Plantagenêt, fille de Richard Cœur de Lion, roi d'Angleterre.
Il ne faut pas oublier que nous sommes dans le monde féodal où les guerres «privées» entre Seigneurs sont fréquente!.
C'est pourquoi les comtes de Toulouse ont eu bien souvent les difficultés avec leurs vassaux, c'est pourquoi aussi la féodalité du Languedoc n'a jamais été réellement unie quand sont venus les jours tragiques de la croisade. Les seigneurs représentent la force militaire; ils sont riches et puissants, quand les terres qu'Ils possèdent sont elles mêmes riches et prospères, mais ce n'est pas chez eux que l'on peut trouver ce qui donne à la région du Languedoc, à cette époque un éclat exceptionnel.
La civilisation occitane
Ce qui frappe d'abord dans la civilisation occitane de ce temps c'est le remarquable développement des villes.
Toulouse est plus grande et plus belle que Paris, Avignon de même est plus importante que Rouen qui est cependant une des plus grandes villes du Nord.
Grâce au commerce avec la Méditerranée la bourgeoisie urbaine s'est grandement enrichie et les communes du Languedoc, au cours du XIIme siècle sont devenues de véritables république autonomes. Dans l'espace d'une vingtaine d'années, de 1131 è 1152, Béziers, Montpellier, Narbonne, Toulouse ont organisé elles mêmes des municipalités dirigées par des consuls ou des capitouls élus parmi les bourgeois et les nobles..
Les artisans, très nombreux, se distinguaient par leurs talents.
Il n'est pas jusqu'aux paysans qui ne soient bien plus heureux que dans le Nord.
Au cours du XIIme siècle ils ont racheté leur liberté ce qui a entraîné un grand essor de l'agriculture.
Un autre aspect remarquable des villes du Languedoc c'est l'activité intellectuelle et l'ouverture d'esprit qui s'y manifeste.
Toulouse, Narbonne, Avignon, Montpellier, Béziers sont des villes universitaires où l'on enseigne la médecine, la philosophie, les mathématiques.
Autre trait à souligner: les Juifs, qui sont nombreux ne sont pas persécutés; ils peuvent accéder aux fonctions les plus hautes de magistrats et de consuls, ils fournissent des professeurs et des médecins estimés. On trouve même des maîtres arabes qui enseignent les mathématiques et l'astronomie.
En somme dans ces villes heureuses et prospères, commence à se développer un esprit exceptionnel de liberté et de tolérance.
Le couronnement de cette activité intellectuelle c'est la qualité de la littérature poêtique qui a fait la gloire des troubadours.
A cette époque la langue d'oc est la langue littéraire par excellence et la poésie méridionale est la première de toute l'Europe
On a dénombré près de 500 troubadours dont les plus célèbres, tel Bernard de Ventadour, fils d'un domestique, sont honorés par les plus grands personnages.
Pour résumer nous pouvons dire qu'au XlIme siècle se développait dans le Midi une civilisation originale qui aurait pu donner des fruits aussi éclatants que ceux fournis, plus tard, par les grandes villes italiennes de la Renaissance.
C'est pourquoi l'anéantissement de cette culture représente un crime que les responsables ne pourront jamais effacer.
Simone Weill, cet esprit pénétrant, a écrit avec raison:
« Une civilisation méditerranéenne a surgi, qui, peut être, aurait avec le temps constitué un second miracle, qui peut être, aurait atteint un degré de liberté spirituelle aussi élevé que la Grèce Antique, si on ne l'avait pas tuée ».
Et après avoir montré la multiplicité des influence qui sont rencontrées dans ce pays privilégié, elle conclut: «Quel fruits une civilisation si riche d'éléments divers a-t-elle portés, aurait-elle portés?
Nous l'ignorons, on a coupé l'arbre ».
Le catharisme
Un des aspects originaux de cette civilisation occitane au XIIme siècle c'est le succès remporté par la religion cathare. dite aussi albigeoise en, raison de son influence dans la région d'Albi.
Le catharisme est une branche du christianisme. Il s'est formé dans les Balkans et a rayonné ensuite dans une partie de l'Europe.
Il n'est pas nécessaire de parler longuement des croyances de l'Eglise cathare; elle ne sont ni plus ni moins absurdes que celles des autres Eglises. Il importe seulement de souligner que les prêtres cathares apportaient à leurs fidèles ce qu'il y avait de plus noble et de plus désintéressé dans la doctrine du Christ et les enseignements de l'Evangile.
On a pu dire avec raison que le catharisme avait «la saveur et la vigueur du christianisme primitif». Les prêtres appelés «parfaits» ou Purs, ont renoncé à toutes les satisfactions terrestres après avoir reçu l'imposition des mains ou «Consolamentum» qui est le sacrement unique.
Le catharisme est une religion sans église et sans terre.
Les parfaits vont par deux, de village en village, prêchant sur les places, soignant les malades, aidant les travailleurs, vivant de la charité publique. On les appelle les «bons hommes», ce qui signifie les hommes bons, et ils sont respectés commes tels.
Ils ont d'excellentes écoles où bourgeois et nobles envoient volontiers leurs enfants. Les simples croyants ont très peu d'obligations il leur est seulement recommandé de s'engager dans les chemins de la «perfection».
Ils peuvent, quand ils le désirent, le plus souvent avant de mourir, recevoir le consolamentum par simple imposition des mains de la part d'un parfait.
Les hommes aussi bien que les femmes sont alors delivrés de toutes leurs inperfections, ils doivent renoncer aux jouissances terrestres, deviennent des parfaits ou de parfaites et les voies du bonheur éternel leurs sont ouvertes.
Les parfaits sont les adversaires de toute violence. Pour eux le meurtre, même d'un animal est un crime. Ils ne recherchent pas le martyr mais font preuve devant la mort d'un courage inébranlable.
Situation de l'eglise catholique
Quel que soit, le jugement que l'on porte sur les croyances, des cathares il n'est pas douteux, que l'Eglise, cathare était, du point de vue moral, infiniment supérieure à l'Eglise catholique qui offrait à cette époque, un spectacle peu édifiant.
D'ailleurs c'est sans aucun doute, la décadence de l'Eglise catholique, la seule officiellement admise, qui explique en grande partie le succès de la prédication cathare. Le défaut principal de l'Eglise catholique, surtout chez ses dirigeants, papes, évêques abbés, est d'être assoiffée de richesses et de pouvoir.
Comme l'écrit Georges Bordonove, parlant spécialement de l'Eglise languedocienne: « Elle dort sur ses richesses. Elle ne produit ni saints, ni penseurs, ni mouvements d'aucune sorte susceptibles de retenir les foules.... Les dignitaires mènent une existence scandaleuse; ils s'adonnent la chasse, s'entourent de courtisanes, vendent les indulgences et les bénéfices, se dispensent de visiter leurs diocèses ».
Les évêques sont en même temps des seigneurs féodaux avec toutes les oppressions et les brutalités que cela comporte; ils portent tes armes, ils ont leur police leurs prisons; ils ont des terres et des paysans qui travaillent pour eux.
L'avidité des hommes d'Eglise ne pouvait être satisfaite que si le peuple était subjugué par la terreur spirituelle qui mettait sans cesse devant ses yeux les menaces de l'enfer.
Mais il fallait aussi que les seigneurs mettent leur force militaire, le bras séculier, au service de l'Eglise quand celle-ci se trouvait menacée dans ses intérêts. Il s'était établi ainsi très naturellement une division du travail entre l'Eglise catholique et la féodalité: l'Eglise représentant l'oppression spirituelle au service des puissants et ceux ci payant en retour par les privilèges matériels accordés aux membres du clergé.
Madame Zoé Oldenbourg historienne avertie de la croisade des albigeois résume ainsi la situation: « A la veille des événements qui ont amené sur le Languedoc la catastrophe qui allait lui coûter son indépendance, l'Eglise ne représentait ni la justice, ni l'ordre, ni la paix, ni la charité, ni Dieu; elle représentait la papauté.
La situation véritablement tragique où elle se trouvait placée allait l'amener à la plus effrayante confusion des valeurs et lui faire subordonner toute idée de morale à la défense de ses intérêts temporels ».
II - La première phase de la guerre 1208 - 1211
Il nous faut présenter maintenant les aspects principaux de ce drame.
Les origines de la guerre
Comme nous l'avons dit Raymond VI succède à son père comme comte de Toulouse en 1194. Quatre ans plus tard, en 1198, Innocent III devient pape.
Déjà Saint Bernard avait essayé en vain de rétablir l'autorité de l'Eglise catholique dans le Languedoc.
Innocent III; décidé à détruire « l'hérésie » cathare, envoya dans le comté de Toulouse des légats pris parmi les cisterciens qui était l'ordre religieux de St-Bernard. Deux furent particulièrement importants: le frère Pierre d Castelnau et Arnaud Amaury, abbé de Citeaux et « général » de l'ordre.
Leur prédication, leurs débats (colloques) avec les représentants qualifiés de l'Eglise cathare n'eurent pratiquement aucun succès en dépi de l'appui fourni par un moine espagnol fanatique Dominique de Guzman, le futur Saint Dominique, qui fondera plus tard l'ordre des Frères Prêcheurs, ou Dominicains dont nous verrons le rôle essentiel.
Bien que Raymond VI fut catholique comme la plupart des seigneurs, il n'avait pas le goût d'entrer en guerre contre les cathares qui non seulement ne lui causaient aucun souci personnel mais encore contribuait largement à la santé morale du comté de Toulouse.
Pierre de Castelnau et Arnaud Amaury s'employèrent alors à soulever les vassaux de Raymond VI contre leur suzerain. Finalement Pierre de Castelnau frappa Raymond VI d'excommunication et déclara: « qui vous dépossédera fera bien et qui vous frappera de mort sera béni ».
Peu après à Saint-Gilles, sur le Rhône, berceau de la famille des comtes de Toulouse, Pierre de Castelnau fut assassiné, le 14 janvier 1208, par un officier de Raymond VI.
Ce meurtre allait servir de prétexte à Innocent III pour lancer la croisade contre le Languedoc. Prétexte, en effet, puisque avant même la mort de Pierre de Castelnau, le pape avait envoyé une lettre au roi de France, Philippe Auguste, lui enjoignant « de chasser le comte de Toulouse de la terre qu'il occupe et de l'enlever aux sectaires pour la donner à de bons catholiques qui puissent, sous son heureuse domination, servir fidèlement le Seigneur ».
Philippe Auguste avait trop de souci à cette époque, en raison de la lutte qu'il menait contre Angleterre, pour s'engager dans cette aventure.
Organisation de la croisade
L'appel à la croisade lancé par Innocent III fut entendu par de nombreux seigneurs du Nord et du Centre de la France.
Il s'agissait pour eux d'abord d'une entreprise de pillage qui pouvait être très fructueuse, et en même temps d'obtenir automatiquement une indulgence pleinière qui les lavait de tous Ieurs péchés.
Les croisés s'engageaient pour une campagne effective de 40 jours ce qui était beaucoup moins dangereux et aléatoire qu'une expédition en Terre Sainte.
L'année des croisés se rassemble à Lyon en 1209; elle devait comprendre environ 20.000 hommes ce qui est beaucoup pour l'époque. A côté des chevaliers et de leurs gens d'armes, elle était formée d'auxiliaires professionnels, arbalêtriers, archers, sapeurs et mineurs pour l'attaque des places fortes et enfin de ces terribles bandes de routiers, gens sans aveu recrutés comme mercenaires.
Il faut ajouter que Raymond VI qui avait fait sa soumission au pape et s'était humilié devant son légat en juin 1209, pour tenter d'éviter la dévastation de ses domaines, avait lui même pris la croix et se trouvait donc dans les rangs des croisés.
C'est un exemple caractéristiques de ce double jeu et de ces revirements dont les seigneurs féodaux sont coutumiers quand leurs intérêts matériels sont en jeux.
Une autre armée, moins importante, commandée par l'archevêque de Bordeaux et divers évêques régionaux attaqua par le Quercy.
Elle ne put que que s'emparer de Cassineuil où plusieurs «hérétiques» furent pris et brûlés.
L'armée principale descendit la vallée du Rhône, s'arrêta à Montpellier, ville catholique et décida de s'attaquer à Béziers.
Les légats du pape avaient en effet désigné comme premier adversaire à abattre le vicomte de Béziers et de Carcassonne, Raymond-Roger Trancavel.
La prise de Béziers
Le 21 juillet 1209 l'année des croisés arriva devant Béziers.
A la suite d'une manœuvre malheureuse des assiégés, qui auraient pu soutenir un long siège, le lendemain 22 juillet les routiers pénètrent inopinément dans la ville, suivis par les chevaliers et en quelques heures la population entière de cette belle ville prospère fui exterminée.
On a dit que le légat du pape Arnaud Amaury aurait déclaré à ceux qui lui demandaient qui devait être mis à mort: « Tuez les tous. Dieu reconnaîtra les siens »
Si la phrase n'a pas été prononcée il est en tout cas certains que le légat du pape n'a éprouvé ni remords ni pitié, car il écrit aussitôt au pape pour lui annoncer l'heureuse prise de Béziers et précise avec satisfaction que « sans égard pour le sexe et pour l'âge presque 20.000 de ces gens furent passés au fil de l'épée ».
La ville prise et la population exterminée, routiers et chevaliers se battirent pour s'emparer du riche butin. Tout cela se termina
par des incendies qui détruisirent la ville et ses biens.
Cette effroyable boucherie contient plusieurs enseignements.
Elle témoigne d'abord de la sauvagerie des seigneurs féodaux : le massacre des gens du commun leur paraît un chose toute naturelle, aussi anodine qu'une opération de chasse. Les seuls être humains qui ont à leurs yeux, quelques droits ce sont les nobles, civils ou religieux, parce qu'ils représentent l'armature d'un système dont ils font eux-mêmes partie et qui doit être soumis à certaines règles.
Quant aux légats du pape et aux autres représentants de l'Eglise catholique non seulement ils manifestent la même indifférence pour la vie humaine, mais la cause religieuse qu'ils sont censés défendre les met à l'abri de tous scrupules.
Elle justifie le déchaînement des pires instincts de violence et de cruauté qui peuvent sommeiller dans le cœur des hommes.
Le massacre de Béziers fut suivi de la soumission de nombreux châteaux, puis du siège de Carcassonne.
Vaincue par la soif la ville dut capituler.
Raymond-Roger Trancavel qui la défendait obtint que la population soit évacuée ce qui fut sans doute accordé pour éviter la destruction des richesses considérables contenues dans la ville qui formèrent le butin des croisés.
Lui-même fut fait prisonnier et confié à l'Eglise.
II mourra le 10 novembre 1209, sans doute assassiné.
Simon de Montfort
Raymond-Roger Trancavel ayant été dépossédé de ses terres une commission composée d'évêques et de chevaliers désigna un croisé Simon de Montfort, seigneur I'importance moyenne, vassal du roi de France mais également comte de Leicester en Angleterre, pour lui succéder. C'était un homme d'une cinquantaine d'années qui fut choisi sans doute parce qu'il n'était pas un seigneur trop puissant mais aussi parce qu'il était un guerrier redoutable capable de poursuivre sans défaillance la tâche que l'Eglise s'était fixée.
A ce moment, les 40 jours d'engagement étant écoulés, la croisade se disloqua, les seigneurs rentrèrent chez eux avec un bon butin.
Simon de Montfort ne conservait auprès de lui que quelque chevaliers. II put cependant poursuivre la guerre grâce aux renforts que le pape ne cessa de lui envoyer.
Ce soldat du Christ était une brute impitoyable qui chercha à s'imposer par la terreur. On peut citer comme exemple ce qu'il fit en 1210 dans la petite villa de Bram dans l'Aude.
La garnison, un peu plus d'une centaine d'hommes, ayant résisté pendant trois jours. Simon de Montfort fit crever les yeux, couper le nez et la lèvre supérieure de tous ses hommes.
Un seul conserva un œil et fut contraint de conduire ses misérables compagnons jusqu'à un château voisin pour montrer ce qui attendait ceux qui oseraient résister. Bien entendu les représentants du pape n'adressèrent pas le moindre blâme à Simon de Montfort pour un pareil acte de cruauté. Il était, et restera jusqu'à sa mort, le fils dévoué de l'Eglise, chargé de toutes les vertus.
Un autre épisode épouvantable de cette période se déroula à Minerve capitale du Minervois. La vallée ayant été prise.
140 « hérétiques » au moins furent brûlés ensemble dans un immense bûcher (1). Dans cette horrible affaire il parait certain que les plus acharnée à supplicier les « hérétiques » ont été les légats du pape. Thédise et Arnaud Amaury, qui accompagnaient Simon de Montfort.
Ce n'était certes pas la première fois que des malheureux accusés d'hérésie étaient jetés aux flammes par les soins de l'Eglise, mais jamais encore un pareil supplice collectif n'avait été organisé.
Menaces contre Raymond VI
En dépit de toutes ces violences la religion cathare n'était pas vaincue, bien au contraire. Pour tenter de l'abattre il fallait attaquer directement le comte de Toulouse et ses puissants vassaux les corntes de Foix et du Comminges.
Raymond VI qui voyait bien le danger, se rendit auprès du pape pour affirmer une fois de plus son dévouement à la religion catholique.
II essaya également de s'entendre directement avec Simon de Montfort. Mais les légats veillaient et ils lui présentèrent un ultimatum qui mérite d'être retenu. Les légats exigeaient qu'il cesse de protéger les juifs et les « hérétiques »; qu'il livre ces derniers dans le délai d'un an; que le comte, ces barons et ces chevaliers ne s'habillent plus qu'avec de grossières capes brunes, qu'ils détruisent entièrement leurs châteaux et leurs forteresses, qu'ils n'habillent plus en ville, mais à la campagne qu'ils n'opposent aucune résistance aux croisés.
Enfin le comte de Toulouse devait se rendre en Terre Sainte et y rester aussi longtemps qu'il plairait aux légats.
Bien entendu Raymond VI ne pouvait accepter de pareilles conditions. Il fut donc excommunié et ses domaines livrés au premier occupant. C'était la déclaration de guerre, le début d'une lutte farouche pour Toulouse que le pape avait décidé d'écraser.
Pendant ce temps Simon de Montfort continuait ses exploits.
Il avait mis Ie siège devant Lavaur refuge de nombreux parfaits.
La ville résista deux mois et fut finalement pris d'assaut.
Cette fois ce furent 400 « hérétiques » qui furent brûlés en même temps. Ce fut le plus grand bûcher de toute la guerre (1211).
Peu après, dans un château voisin. 60 parfaits furent encore brûlés. Dans tous ces massacres les Parfaits avaient fait preuve d'un courage et d'une fermeté extraordinaires. Ils n'avaient pas cherché à opposer la violence à la violence - ce que l'on peut peut-être leur reprocher - ils n'avaient pas consenti à des abjurations qui auraient pu sauver leur vie.
On imagine facilement l'autorité morale qu'ils pouvaient avoir auprès des populations qui avaient à subir toutes les misères de la croisade, le respect dont ils étaient entourés.
III - La bataille pour Toulouse (1211-1215)
L'evêque foulques
Dans la guerre déclarée à Raymond VI les hommes du pape pouvaient compter sur l'appui d'un individu redoutable: l'évêque de Toulouse Foulques.
Ce riche commerçant de Marseille avait eu une jeunesse peu édifiante et avait connu une certaine célébrité comme troubadour.
Prenant de l'âge il était devenu un catholique fanatique.
En 1205 il avait été nommé évêque de Toulouse. Les opinions de la population toulousaine étaient évidemment diverses.
Certains suivaient aveuglément l'évêque, représentant de la foi officielle. d'autres plaçaient leur confiance dans la riche bourgeoisie consulaire. d'autres enfin mettaient leurs espoirs dans le comte Raymond VI.
Pour terroriser ses adversaires, Foulques mit sur pied une « Confrérie Blanche » sorte de troupe d'assauts qui s'employa à pourchasser les Juifs et les « hérétiques ».
Les désordres devinrent tels que Raymond VI ordonna à Foulques de quitter la ville. Après les pires menaces celui-ci dut partir et il alla rejoindre le camp des croisés.
Pendant ce temps Simon de Montfort soutenu par de nouvelles troupes de croisés envoyées par le pape, et parmi lesquelles on comptait beaucoup de seigneurs allemands, vint mettre le siège devant la ville. Ses forces n'étaient pas suffisantes pour investir, et à plus forte raison enlever une cité aussi puissante, alors surtout que l'évêque, son principal soutien, avait été expulsé.
Au bout de douze jours il dut lever le siège, et sa situation serait devenue critique sans d'autres renforts, encore plus importants, envoyés par Innocent III. Parmi ces derniers on comptait à nouveau de nombreux allemands de Saxe, de Westphalie, de Frise et même d'Autriche.
Intervention du roi d'Aragon
La guerre gagnait en intensité et en ampleur. C'est ce qui décida le roi d'Aragon, Pierre II, célèbre par ses victoires en Espagne contre les Maures, à intervenir en faveur de Raymond VI.
D'une part il était son beau-frère et de plus il exerçait sur les comtés de Carcassonne, de Foix et du Comminges certains droits de suzeraineté. La campagne de Simon de Montfort lui apparaissait comme une menace directe contre ses intérêts au Nord des Pyrénées. Avant levé de nombreux chevaliers en Espagne, Pierre II pénétra dans la vallée de la Garonne et arriva en 1213 à Toulouse avec une armée qui comprenait. dit-on, 2.000 chevaliers et 50.000 fantassins. Il faut noter que de nombreux bourgeois languedociens s'étaient enrolés dans les milices levées à cette occasion.
La bataille de Muret
La rencontre décisive se livra à Muret, le 12 septembre 1213.
Les troupes de Simon de Montfort étaient inférieures en nombre mais la confusion qui régnait si souvent dans les batailles féodales, l'absence d'un véritable commandement d'ensemble, aboutirent à une dramatique défaite. Pierre Il fut tué au combat, ses troupes se débandèrent et les chevaliers de Simon de Montfort massacrèrent sans peine un très grand nombre de ces troupes à pieds que personne ne se préoccupait de défendre. On estime qu'elles perdirent de 15 à 20.000 hommes.
Après ce désastre les seigneurs espagnols revinrent en Espagne, les comtes de Foix et de Comminges se retirèrent dans leurs domaines. Raymond VI et son jeune fils s'enfuirent et vinrent se réfugier en Provence. L'évêque Foulques revint à Toulouse; cependant il n'avait pas les moyens de livrer la ville, qui entendait se défendre, à Simon de Montfort. Celui ci mena alors de petites expéditions pour soumettre de nouvelles portions du comté de Toulouse.
Prémière intervention du roi de France
Jusqu'alors le roi ne France, Philippe Auguste, s'était tenu en dehors du conflit bien qu'il ne s'en désintéressât pas.
En 1214 la victoire ne Bouvines, qu'il venait de remporter contre la coalition organisée contre lui par le roi d'Angleterre, renforçait énormément son autorité et lui laissait les mains libres pour essayer d'utiliser à son profit le drame qui déchirait le Languedoc.
Il autorisa son fils, le futur Louis VIII, à partir pour le Midi à la tête d'une armée qui apportait un appui décisif à l'armée des croisés.
Ce ne fut pas une expédition militaire car il ne rencontra pas de résistance. Au mois de mai 1215, il entra à Toulouse ayant à ses côtés le légat du pape et Simon de Montfort. Il ordonna que les fortifications de la ville soient détruites et il laissa Simon de Montfort sur place qui s'installa au château Narbonnais où résidaient auparavant les comtes de Toulouse.
Le concile de Latran
La même année le pape Innocent III tenait à Rome un grand concile (le concile de Latran) qui s'occupa notamment de la conclusion victorieuse des croisades. Le concile décida que le comte de Toulouse devait être exclu à jamais de son domaine, qu'il devait rester hors du pays pour faire pénitence.
Que tous les domaines conquis par les croisés avec les villes de Toulouse et de Mootauban devaient être donnés à Simon de Montfort «homme courageux et catholique».
Quant au jeune fils de Raymond VI, le futur Raymond VII, s'il se montrait plus tard un bon et fidèle catholique on lui attribuerait à sa majorité la partie du pays qui n'aurait pas été conquise par les croisés. Il n'y eut pas dans le concile une seule voix pour la moindre réserve contre les violences et les cruautés.
Au mois de mai 1216 Simon de Montfort vint à Paris pour recevoir des mains du roi de France l'investiture solennelle des terres qui lui avaient été données par l'Eglise. Elle lui fut accordée sans difficulté.
Quant Innocent III mourut, la même année, il pouvait croire que sa victoire était complète. L'affaire cependant était loin d'être terminée.
IV - révolte et écrasement du Languedoc (1216-1229)
etour de Raymond VI
Au moment ou mourait Innocent Ill, Raymond y raccompagné de son fils débarquait à Marseille, bien décidé à profiter de la haine que les envahisseurs avaient accumulée dans son malheureux pays pour tenter de reconquérir son domaine.
Dans la vallée du Rhône, qui avait été épargnée par les violences des croisés, il fut accueilli avec l'enthousiasme, par Avignon en particulier. Et bientôt l'annonce de son retour provoqua des très larges mouvements de révoltes.
Châtiment de Toulouse
Simon de Montfort vint assiéger Beaucaire qui résista courageusement pendant trois mois. Il se replia ensuite sur Toulouse et comme il craignait que la ville ne se révoltât il entreprit une grande opération de terreur. Il comrnença par brûler trois quartiers de la ville, mais ces violences déterminèrent un soulèvement général avec barricades et combats de rue.
Les chevaliers du Nord qui soutenaient Simon de Montfort durent de réfugier dans la cathédrale et ce dernier s'enferma dans le solide château Narbonnais.
Le peuple de Toulouse était victorieux mais isolé, il n'avait plus les fortifications de la ville pour se défendre contre une attaque probable des forces dont Simon disposait encore dans le comté.
C'est ici que se place une manœuvre infâme de l'évêque Foulques: il se présenta en médiateur, garantit aux Toulousains que leurs biens et leurs personnes seraient respectés s'il renonçaient à la lutte.
En même temps il conseillait à Simon de Montfort de se montrer impitoyable. La manœuvre réussit. El quand les bourgeois eurent déposé leurs armes Simon ordonna la destruction systématique de la partie la plus riche de la ville:
« Alors, vous auriez vu abattre maisons et tours, murs, salles et créneaux! On démolit les demeures et les ouvroirs, Ies galeries, les chambres ornées de peintures, les portails, les voûtes, les hauts piliers. De toutes parts sont si grands la rumeur, la poussière, le fracas, la fatigue, l'agitalicn, que tout est confondu et qu'il semble que cc soit un tremblement de terre, un roulement de tonnerre ou de tambours».
(Chanson de la Croisade).
Cependant Simon de Montfort devait poursuivre la lutte contre des adversaires toujours renaissants. C'est ainsi qu'il attaqua le comté de Foix et enleva le château de Montgaillard au début de 1217.
Raymond VI rentre à Toulouse
Quand à Raymond VI qui avait levé une armée d'Aragonais, il marcha sur Toulouse où il entra le 13 septembre 1217.
Il fut accueilli avec joie par une population épuisée et meurtrie.
La ville n'avait plus de murailles mais on se mit aussitôt à construire des fossés, des barricades, des fortifications légères en vue d'une attaque inévitable.
Quand Simon de Montfort, accouru au plus vite, tenta de reprendre la ville son assaut fut repoussé durement. Cet échec entraînant de nouvelles révoltes sa situation aurait pu tourner au désastre sans l'intervention vigoureuse du nouveau pape Honorius III, qui fit les plus grands efforts pour envoyer à son secours de nouvelles troupes de croisés.
Mort de Simon de Montfort
Grâce à ces renforts Simon put poursuivre tout l'hiver 1217-1218 le siège de Toulouse. Ce long siège de plus de huit mois fut marqué par de cruels combats. Enfin en Juin 1218, Simon de Montfort fut frappé à mort d'une grosse pierre lancée par une machine servie, dit-on, par des femmes toulousaines.
«Les Jeux, la cervelle, les dents, la front, la machine lui volèrent en éclats».
La mort de Simon de Montfort était un grand événement qui pouvait laisser espérer un retournement de la situation. En effet bien que le légat du pape ait aussitôt reconnu le fils de Simon, Amaury de Montfort comme héritier de tous les biens et titres de son père, il dut lever le siège de Toulouse et se replier sur Carcassonne.
Tout semblait devoir être recommencé. Mais ni la papauté, ni le roi de France n'entendaient renoncer à une entreprise qui les intéressait à des titres divers.
Deuxième intervention du roi de France
Philippe August envoya son fils Louis avec une puissante armée qui ne comprenait pas moins de 20 évêques et qui vint se joindre aux forces d'Amaury.
La campagne fut marquée d'abord par l'atroce destruction de Marmande qui est la répétition de la boucherie de Béziers: « on court vers la ville avec des armes tranchantes, et alors commencent Ie massacre et l'effroyable boucherie. Les barons, les dames, les petits enfants, les hommes, les femmes, dépouillés et nus, sont passés au fil de l'épée.
Les chairs, le sang, les cervelles, les troncs, les membres, les corps ouverts et pourfendus, les foies, les cœurs, mis en morceaux, brisés, gisent par les places comme s'il en pleuvait. Du sang répandu, la terre, le sol, la rive sont rougis. Il ne reste homme ni femme jeune ou vieux: aucune créature n'échappe à moins de s'être cachée.
La ville est détruite, le feu l'embrase ». (Chanson de la Croisade). 5.000 personnes furent ainsi massacrées de sang froid, ce qui donne une idée de la bonté du futur Louis VIII surnommé le Pieux.
Après cet exploit, Louis marche sur Toulouse qui, entre-temps, avait renforcé ses défenses et dont les forces étaient commandées maintenant par le fils de Raymond VI.
Le prince Louis ne put pas s'emparer de la ville et dut lever le siège.
De plus ayant terminé ses 40 jours de croisade il prit le chemin du retour, laissant Amaury se débrouiller par ses propres moyens.
Defaite de Montfort
Les affaires tournaient mal pour celui-ci. Les garnisons qu'il avait placées dans les villes étaient rnassacrées, Ie jeune Raymond de Toulouse reprenait peu à peu toutes ses terres.
Finalement Amaury de Montfort ne conserva plus que Carcassonne et Narbonne. Quand le vieux comte Raymond VI mourut, en 1222, il pouvait espérer, lui aussi, que la victoire de son fils était assuré.
Deux ans plus tard Amaury dut abandonner Carcassonne et renoncer à la lutte.
La situation féodale qui existait avant la croisade paraissait restaurée.
Mais si « l'ordre » féodal était rétabli, à la satisfaction des comtes de Toulouse, cela n'enlevait rien aux épreuves terribles que le pays avait subies, aux ravages moraux et matériels accumulés pendant 15 ans.
Et cependant les malheurs étaient loin d'être terminés.
Le pire n'était pas encore advenu.
Troisième intervention de Louis VIII
Le Languedoc connut trois ans de répit, mais le pape Honorius III n'avait pas désarmé. L' «hérésie» cathare n'était pas vaincue, l'Eglise catholique était plus que jamais méprisée ou haïe pour le rôle qu'elle avait joué dans cette affaire.
Le pape, impitoyable, poussait Louis VIII à reprendre la croisade.
Celui-ci accepta, mais posa des conditions impératives: les principales étaient que l'Eglise devait pendant 10 ans lui verser de gros subsides pour payer les frais de l'entreprise et surtout le pape devait lui confirmer solennellement l'entière propriété du comté de Toulouse et du vicomté de Carcassonne.
Le pape hésitait ne voulant pas faire le jeu du roi de France dont la puissance pouvait un jour devenir dangereuse pour lui, ce qui d'ailleurs ce produira plus tard. Des négociations sordides s'engageront avec Raymond VII qui, pour conserver ses domaines, promettait de pourchasser les cathares.
En fait, il n'en avait pas les moyens, car «l'hérésie» était de plus en plus populaire dans ses domaines.
Finalement au concile de Bourges, en 1225, Raymond VII fut une fois de plus excommunié et la nouvelle croisade de Louis VIII, décidée.
Le drame recommença. Cette fois c'était pour Louis VIII moins une croisade, qu'une guerre pour la conquête définitive d'une riche et vaste province, suffisamment éprouver pour être incapable, croyait-il, d'opposer une résistance efficace, L'armée des croisés se mit en marche en 1226, par la vallée du Rhône. La plupart des villes se soumirent sauf Avignon qui résista trois mois et fut finalement enlevée. Mais l'armée de Louis VIII, affaiblir par la maladie et par des guérillas menées par ceux qui étaient restés fidèles à Raymond VII ne parvint pas à enlever Toulouse.
Le roi, malade, abandonna la lutte et mourut d'une crise de dysenterie pendant son voyage de retour.
Blanche de Castille
Il laissait la couronne à un enfant de onze ans, Louis IX, plus connu sous le nom de Saint Louis. En réalité le pouvoir appartenait à la reine mère Blanche de Castille, femme redoutable, catholique fanatique qui va être pour le malheureux Languedoc un adversaire sans pitié.
Elle ne cessa d'envoyer des renforts dans le Midi pour continuer la lutte, Encouragées et dirigées par le sinistre Foulques, évêque de Toulouse - que Raymond VII n'avait pas autorisé à rentrer dans la ville - les troupes royales eurent recours à une nouvelle méthode de guerre: la destruction systématique de toutes les richesses de la terre. Installés à l'Est de Toulouse les croisés entreprirent la dévastation méthodique de la campagne environnant Toulouse.
Guillaume de Puylaurens, partisan des croisés et historien de la guerre contre les cathares, donne cette description: « Dès l'aurore les croisés entendaient la messe, déjeûnaient sobrement et se mettaient en marche, précédés d'une avant garde d'archers...
Ils commençaient le dégât par les vignes les plus rapprochées de la ville, à l'heure où les habitants étaient à peine éveillés; ils se retiraient ensuite dans la direction du camp, suivis pas à pas par les troupes de bataille, tout en continuant leur œuvre de destruction.
Ils agirent de même chaque jour, pendant trois mois environ, jusqu'à ce que la dévastation fut à peu près complète ».
Raymond VII demande la paix
Raymond VIT trop faible pour attaquer l'armée des croisés demanda la paix. Les conditions qui lui furent imposées équivalent il une capitulation sans condition.
Il faut ajouter qu'entre temps le pape Honorius IIl était mort (1227) et avait été remplacé par Grégoire lX, encore plus impitoyable, si cela est possible, que ses prédécesseurs. Après de longs préambules le traité de paix fut donc signé à Meaux, le jeudi saint 12 avril 1229.
Du point de vue politique la clause principale était le mariage d'un frère de Saint Louis. Alphonse de Poitiers, avec la fille de Raymond Vll qui devenait seule héritière légitime du comte de Toulouse.
A cette époque les deux futurs conjoints avaient chacun neuf ans.
Par ce mariage la maison capétienne s'assurait définitivement la possession de ce fameux comté arrosé de tant de sang.
En attendant Raymond VII n'était comte de Toulouse mais s'engageait à démanteler les fortifications qui existaient encore dans la ville; il devait de plus payer de très Iourdes indemnités aux églises et abbayes; créer à Toulouse une école de théologie dont les directeurs seraient désignés par le roi et l'Eglise; s'engager à combattre les «hérétiques» et à payer une prime de dénonciation à tous ceux qui en feraient arrêter; s'engager à interdire aux Juifs les charges publiques; enfin combattre tous ceux qui s'opposeraient au traité, en particulier le comte de Foix.
Raymond de St. Ange
L'affaire avait été menée par le légat du pape Raymond de St-Ange, homme de confiance de Blanche de Castille et peut-être son amant. Les conditions du traité acceptées, Raymond VII pour se réconcilier avec l'Eglise et faire Iever la sentence d'excommunication dont il était frappé, fut conduit à la cathédrale, en chemise et la corde au cou, et frappé de verges par Raymond de St-Ange.
II fut gardé encore six mois prisonnier à Paris, pendant que les représentants du roi veillaient sur place à l'application du traité.
Raymond de Saint Ange vint à Toulouse, réunit un concile et organisa dans tous ses détails la lutte contre «l'hérésie», qui allait devenir la lutte moralement la plus terrible que le Languedoc ait encore subie.
Le règlement en 45 articles adopté par le concile de Toulouse est un monument sans précédent de persécution policière.
Notons quelques articles:
Dans chaque paroisse un prêtre et deux ou trois laïques, catholiques sûrs, devaient être désignés pour visiter chaque maison, les souterrains, les greniers, et en général tous les lieux suspects où pouvaient se cacher des «hérétiques».
Quant on en découvrait ils devaient être immédiatement déférés aux autorités et passer en jugement.
Tous ceux qui auraient caché un «hérétique» verraient leurs biens confisqués, leur maison rasée et seraient à leur tour traduits en justice. Les autorités ecclésiastiques étaient seules responsables des jugements concernant les «hérétiques».
Les «hérétiques» qui auraient abjuré spontanément devraient changer de résidence et porter sur leurs vêtements deux croix de couleur (c'est déjà l'étoile jaune imposée aux juifs par Hitler).
Ils ne pourraient exercer aucune charge publique.
Ceux qui auraient abjuré par crainte de la mort seraient mis en prison.
Tout homme de plus de 14 ans et toute femme de plus de 12 ans devaient jurer fidélité à la religion catholique et s'engager à poursuivre les «hérétiques»; faute de quoi ils seraient eux-mêmes suspects d'hérésie. Ce serment devait être renouvelé tous les deux ans. Toute personne devra se confesser et communier au moins trois fois par an, faute de quoi elle sera suspecte d'hérésie.
Aucun laïc ne pourra posséder un Ancien ou un Nouveau Testament. (Cette clause est admirable car elle montre bien que l'Eglise redoute par dessus tout que les fidèles remontent aux sources du christianisme et n'établissent des comparaisons avec les pratiques de l'Eglise qu'ils ont sous les yeux).
Tout testament, sous peine de nullité, devra être établi en présence du curé.
Ceux qui 'seront simplement soupçonnés d'hérésie, n'auront pas le droit d'exercer des fonction de médecin.
Etc. etc...
V - L'inquisition
Gregoire IX institué l'inquisition
Et cependant les papes estimèrent que tout cela n'était pas encore suffisant. La répression d'ailleurs s'avérait difficile en raison du nombre des «hérétiques» de l'autorité morale dont jouissaient les Parfaits de la haine qu'éprouvait la population pour tous ceux qui avaient ravagé et persécuté le pays.
C'est pourquoi par une lettre circulaire du 20 avril 1233, le pape Grégoire IX institua l'inquisition. Le pape prévoyait la désignation de dignitaire de l'Eglise qui porteraient le titre officiel d'inquisiteur chargé d'interroger et de juger toute les personnes suspectes d'hérésie. Ils ne relèveraient pas de l'autorité des évêques mais de celle du pape lui-même.
Ainsi personne ne pourrait s'opposer à leur activité.
En fait les inquisiteurs seraient investis d'un pouvoir absolu.
L'inquisition fut confiée à l'ordre des Frères Prêcheurs ou Dominicains, constitué au cours des années précédentes par St-Dominique.
Ce moine espagnol, dont nous vous avons déjà parlé, était mort en 1221, mais il avait pris une part active à la croisade et avait été un auxiliaire et un conseiller de l'évêque Foulques.
L'ordre qu'il avait organisé et qui était déjà très puissant était formé de moines fanatiques auxquels Dominique avait imposé une existence sévère, austère, qui les fermait encore davantage aux sentiments humains. Leur orgueil d'être les soldats du pape, le pouvoir exorbitant qui leur était accordé, étaient les compensations des privations terrestres imposées par leur ordre.
Les inquisiteurs
Les deux premiers inquisiteurs furent Pierre Seila et Guillaume Arnaud. Le premier, qui se fixa à Toulouse, était un ancien bourgeois de la ville devenu le compagnon dévoué de Dominique, le second, originaire de Montpellier parcourait toute la province.
Tous deux étaient en droit d'exiger l'entier concours des autorités ecclésiastiques.
Raymond VII écrivit au pape pour se plaindre des abus de pouvoir commis par ces deux hommes, mais ce fut évidemment en vain. Tout au contraire les inquisiteurs furent autorisés bientôt à se faire accompagner d'une grande armée ainsi que des notaires, greffiers etc....
La première victime fut un toulousain, Vigoros de Baconia, présenté comme le chef de l'Eglise cathare de Toulouse, et qui fut brûlé.
Pendant deux ans Arnaud et Seila firent peser la terreur à Toulouse et dans le comté. A Moissac seulement ils firent brûler 210 malheureux. Ne se contentant pas de pourchasser les vivants ils intentaient des procès aux morts faisaient déterrer les cadavres qui étaient solennellement livrés aux flammes.
La dénonciation - deux dénonciations suffisaient pour être inculpé - encouragée de toutes les manières, l'impossibilité d'être confronté avec ceux qui vous ont dénoncé. L'impossibilité pratique d'être assisté d'un défenseur. L'emploi de la torture pour obtenir des aveux (elle fut légalisée plus tard par une décision du pape Innocent IV) créèrent rapidement un climat de peur et de délation insupportable qui étouffa peu à peu les résistances.
Quand un inquisiteur arrivait dans une ville, accompagné de ses gens d'armes, notaires, geôliers, etc... s'installait à l'évêché ou au convent des Dominicains s'il en existait un l'angoisse et la terreur s'emparaient de population. Chacun redoutait les dénonciation anonymes, le procès secret, la torture, la disparition dans les prisons, le châtiment suprême par le feu.
L'inquisiteur était en même temps juge d'instruction, accusateur et juge ; les moines qui l'assistaient ne pouvaient servir que que conseils et de témoin, lui seul décidait de la culpabilité et de la peine.
Pour imaginer ce que représentait l'Inquisition Il faut nous rappeler ce qu'a été de nos jours l'action de la Gestapo, et encore celle-ci n'avait-elle pas l'appui officiel de toutes les autorités existant dans le pays.
La terreur
Les peines infligées par les inquisiteurs étaient très variées, elles allaient du port des deux croix sur le vêtement, pour ceux qui s'étaient «volontairement» convertis au catholicisme - il est fâcheux pour l'Eglise que se soit St-Dominique lui-même qui ait imaginé cette humiliation dont nous avons parlé plus haut - jusqu'au supplice par le feu en passant par les sanctions pécuniaires, le pèlerinage, la prison. La peine du pèlerinage infligée pour les motifs les plus futiles était très redoutée. Le malheureux qui était envoyé à Saint Jacques de Compostelle, à Rome, à Canterbury en Angleterre ou ailleurs était porteur d'une lettre qu'il devait faire viser par les autorités religieuses de l'endroit où il se rendait.
Des milliers d'hommes et de femmes furent ainsi dispersés sur les routes de France et d'Europe soumis à toutes sortes d'avanies et ruinés par les dépenses qu'entraînaient de tels voyages.
On ne connaîtra jamais les horreurs mais aussi les actes d'héroïsme, les dévouements dont ces année terribles ont été remplies.
Sans doute beaucoup de cathares se sont enfuis et ont émigré, en Lombardie en particulier où des Eglises cathares était encore vivantes et prospères, mais la plupart sont restés dans leur pays.
En dépit des persécutions les Parfaits trouvaient des appuis dans la population, parfois auprès de certains seigneurs, on leur donnait des sommes importantes pour qu'ils puissent continuer leur prédication.
Grâce à cette sympathie active, à l'admiration que suscitait leur courage ils ont pu résister de longues années à une répression dont la cruauté ne s'est jamais démentie.
Montségur
Malgré tout, les cercles de la terreur se resserraient sans cesse autour d'eux et finalement le dernier refuge sûr fut Ie château de Montségur, nid d'aigle perché à 1200 mètres dans les Pyrénées au Sud de Lavelanet. Il appartenait à Raymond de Perella, vassal du comte de Foix, favorable aux «hérétiques», et il était depuis longtemps un centre de la religion cathare.
Raymond de Perella l'avait fait remettre en état en 1204 et ne nombreux Parfaits étaient venus s'y fixer dans les cabanes proches des murailles, les simples croyants venaient souvent en pèlerinage recevoir la bonne parole.
Cette citadelle isolée étant considérée comme imprenable, les croisés avaient abandonné l'idée de s'en emparer.
Cependant Raymond de Trancovel, fils de l'ancien vicomte de Carcassonne Raymond Roger Trancovel dépossédé de ses terres au profit de Raymond de Montfort et mort en prison en 1209, vivait en Espagne à la cour du roi d' Aragon et rêvait de prendre sa revanche. En 1240 il franchit les Pyrénées souleva les pays des Corbières, remporta quelques succès, échoua finalement devant Carcassonne et repartit pour l'Espagne.
Pendant la révolte Raymond VII ne bougea pas, attendant de voir le cours que les événements allaient prendre. Cette neutralité équivoque lui valut d'être appelé à Paris où il dut s'engager de nouveau devant Saint-Louis à pourchasser les «hérétiques» et, en particulier, à s'emparer de Montségur.
Ultime tentative de Raymond VII
Il fit cependant une ultime tentative pour tenter de retrouver son indépendance. Il organisa contre le roi de France une coalition qui aurait dû comprendre avec les rois de Navarre, de Cartelle et d'Aragon, un grand nombre de seigneurs jusqu'au Poitou.
La guerre commença en 1242 et débuta par le massacre de deux inquisiteurs, dont le terrible Guillaume Arnaud ainsi que de cinq autres moines à Avignonet. Ce coup de main fut accompli précisément par des chevaliers de Montségur.
Cela n'empêcha pas le soulèvement de Raymond VII d'échouer lamentablement, Saint-Louis étant arrivé rapidement par la Saintange avec une solide armée et les alliés de Raymond VII, particulièrement les rois de l'Espagne, voyant que les événements prenaient une mauvaise tournure se gardèrent d'intervenir.
A la fin de 1242, la révolte était terminée. Raymond VII vint demander son pardon à Blanche de Castille et promit une fois de plus d'exterminer les «hérétiques». S'il ne fut pas traité plus durement c'est sans doute parce qu'il n'était plus dangereux; d'autre part la régente devait estimer que ce serait un mauvais calcul de dévaster à nouveau une province - qui allait bientôt revenir en pleine propriété à la famille capétienne.
Toutefois il fallait châtier Montségur. C'est ce que décidèrent les prélats du Languedoc réunis en concile à Béziers en 1243.
Siège et prise de Montségur
Une forte armée dirigée par le sénéchal de Carcassonne partit donc pour Montségur et entreprit un siège qui allait durer dix mois.
Il n'y avait à Montségur, en dehors des femmes et des enfants, et des vieillards, qu'une centaines d'hommes d'armes et environ 150 à 200 Parfaits ou Parfaites qui jamais ne prendront les armes.
Les forces assiégeantes ont dû varier de 6 à 10.000 hommes suivant les moments. Parmi elles se trouvaient des mercenaires basques, habiles grimpeurs. capables d'accomplir des prodiges d'audace pour s'accrocher à des positions en apparence inaccessibles.
Au mois d'octobre 1243 les Basques parvinrent à installer tout près des fortifications une pierrière, c'est-à-dire une machine qui permettait de lancer régulièrement des boulets de pierres contre les murailles. Vers la Noël ils s'emparèrent de Ia barbacane qui préservait l'entrée de la forteresse. N'ayant aucun secours à espérer la partie était perdue pour les assiégés. Ils tinrent encore tout le mois de février, puis le 1er mars 144, Raymond de Perella, seigneur de Montségur, entama les négociations en vue d'une capitulation.
Les conditions imposées aux vaincus sont assez remarquables.
Les chevaliers parce qu'ils étaient nobles, obtiennent leur pardon, on passe même l'éponge sur le massacre d'Avignonet, tous les autres devront abjurer «l'hérésie» mais passeront cependant devant le tribunal de l'inquisition qui leur promettait des peines légères.
Les irréductibles seraient brûlés. On laissait aux assiégés un répit de 15 jours avant la reddition.
L'héroïsme des cathares ne se démentit pas. Bien au contraire ont vit des femmes, des chevaliers, des hommes d'armes solliciter le «consolamentum» pour accéder au rang des parfaits, sachant parfaitement que cela signifiait sans rémission possible la mort par le feu. Et la fin du drame ce fut un immense bûcher où 210 à 215 personnes furent brûlées ensemble en un lieu qui porte aujourd'hui le nom sinistre de champ des «crémats», c'est-à-dire, en langue d'oc, des brûlés.
Les persécutions n'étaient pas finies pour autant, mais la résistance était devenue sans espoir. Les malheureux qui avaient été des précurseurs dans la lutte contre les vices de l'Eglise catholique, contre l'impérialisme des papes, qui avaient même ouverts, à leur façon, des voies vers la liberté et la tolérance, qui avaient refusé la violence, étaient condamnés à disparaître parce qu'ils avaient contre eux toute la puissance de l'Eglise, des seigneurs et des rois.
Il n'est pas inutile par exemple de rappeler que le comte Raymond VII lui-même, que l'on a essayé de présenter parfois comme bienveillant - par intérêt - aux «hérétiques» fit encore, avant de mourir. brûler 80 «hérétiques» à Agen, cinq ans après le drame de Montségur.
Mais un combat reprendra plus tard et ailleurs sous d'autre formes, et l'Eglise catholique subira des défaites irrémédiables.
VI Conclusion
En 1249, Raymond VII meurt, âgé de 52 ans, et conformément aux accords conclus, le comté de Toulouse revient au frère de Saint Louis avant d'être intégré définitivement aux domaines de la couronne en 1271.
Ainsi la croisade des Albigeois a conduit finalement à une extension majeure du domaine royal. Par là elle constitue une étape décisive dans la formation de la nation française.
Pour l'histoire officielle ce résultat justifie en grande partie toutes les violences, toutes les dévastations dont le Midi de la France a été la victime dans la première moitié du XIIIme siècle.
C'est là une façon simpliste de voir le mouvement historique et surtout d'absoudre des crimes qui ont été et resteront toujours impardonnables. L'avenir de la France aurait été certainement différent si la civilisation languedocienne n'avait pas été anéantie et le peuple de ce pays saigné à blanc.
Bien que pratiquement indépendant, le comte de Toulouse était vassal du roi de France et les conditions géographiques auraient tôt ou tard posé le problème de l'union du Nord et du Midi. Cela n'aurait sans doute pas été sans guerres, mais elles n'auraient certainement pas abouti aux épouvantables dévastations entraînées par la croisade des Albigeois.
La civilisation occitane aurait de toute façon enrichi la civilisation française. L'annexion du duché de Bourgogne a bien donné lieu à des guerres mais qui n'ont jamais pris le caractère de celles qui se sont déroulées dans le Midi.
Le Midi languedocien a été détruit non pas pour être donné au roi de France, mais parce que les papes ont voulu y faire la loi, parce que les papes ont eu pour que la diffusion d'une religion nouvelle ne porte préjudice à leurs ambitions et à leurs intérêts matériels,
C'est là que gît le drame.
L'aspiration des papes à la domination universelle est devenue démesurée au temps d'Innocent IlI. Les papes n'agissent ni pour le roi de France ni pour aucun autre souverain, mais pour devenir les maîtres absolus d'un monde chrétien.
Ambition chimérique surtout dans un monde divisé par des rivalités féodales. Malheureusement l'autorité spirituelle dont disposaient les papes était suffisante pour leur permettre de déclencher des guerres qui ne faisaient qu'ajouter au désordre et dont les peuples faisaient les frais. C'est le malheureux Languedoc qui a été la principale victime de ces prétentions insensées.
C'est le roi de France qui a tiré les marrons du feu et au siècle suivant c'est un roi de France, Philippe le Bel, qui portera un coup décisif aux ambitions délirantes de la papauté.
Quant à la dépravation de l'Eglise catholique et aux scandales qu'elle provoquait, il n'était pas au pouvoir des papes d'en venir à bout.
Eux-mêmes étaient les plus avides, les plus attachés aux richesses matérielles; et en encourageant les seigneurs féodaux à se lancer, au nom de la foi, dans des guerres de pillage où toutes les violences étaient permises et encouragées, la dégradation morale de la papauté, et par contre coup de l'Eglise tout entière, ne pouvait que s'aggraver. Tout cela finira par les Borgia, mais aussi par cette nouvelle vague de révolte qui permettra aux religions protestantes de s'imposer dans une grande partie de la chrétienté.
Le véritable visage de la papauté à cette époque apparaît dans l'inquisition qui a été un incomparable instrument de terreur et de perversion. Elle a été le signe et l'instrument d'une décadence qui frappe aussi bien ceux qui l'emploient que ceux qui en sont victimes.
L'Espagne en est restée écrasée jusqu'à nos jours, le Languedoc, lui, y a perdu son âme et sa gloire.
Il ne faut pas chercher à excuser les violences de l'Eglise par les brutalités propres au monde féodal. Il est exact que les seigneurs féodaux sont des hommes dont la guerre est le métier, qui ont appris en même temps que le courage le mépris de la vie des autres.
Ils peuvent être et sont le plus souvent sanguinaires, cruels, avides. A côté de cela ils obéissent à certaines règles d'honneur à un code de chevalerie qui pourraient être utilisées pour les amener à des conduites plus humaines.
En tout cas s'ils sont souvent des meurtriers ils ne sont jamais des policiers. La papauté elle, a créé la police. D'une part elle a utilisé les pires instincts des seigneurs pour briser la résistance matérielle de ses adversaires et ensuite elle a organisé un modèle déjà achevé de la pire des polices pour terroriser, abrutir, soumettre, détruire tous ceux qui prétendaient échapper à son emprise.
Il ne faut pas considérer que, ces crimes sont du passé lointain.
Si les ambitions et l'anarchie féodale ont disparu avec la féodalité, la papauté demeure qui n'a rien renié de son passé, qui se contente de jeter le voile sur ses scandales passés et reste toujours aussi avide de domination universelle.
Les croyances religieuses sont une chose qui regarde la conscience de chacun, mais la politique de l'Eglise en est une autre qu'il faut dénoncer comme malfaisante et redoutable.
Le Languedoc a payé le prix le plus lourd pour ne pas oublie, la leçon.
